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Angervilliers Citoyens et le 8 mars 2021: Cécile Brunschvicgh

Publié par Olivier Thérond sur 19 Novembre 2020, 09:18am

Catégories : #Journée des droits de la femme

 

De Cécile Brunschvicg, on sait surtout qu’elle fut en juin 1936 l’une des trois femmes appartenant au gouvernement Léon Blum. Ce ministère lui échoit alors qu’elle est au faîte d’une déjà longue carrière dans les rangs du militantisme féministe. Son engagement s’apparente à celui d’une génération élevée dans l’amour de la patrie, formée dans le contexte de l’affaire Dreyfus, violemment marquée par le premier conflit mondial.

Cécile Kahn grandit à Paris au sein d’une famille aisée de la bourgeoisie juive. Son père, industriel en textile, ne l’imaginait sûrement pas ministre, lui qui s’oppose à ce qu’elle passe le Brevet supérieur de fin d’études ! Elle se présente en secret et obtient son diplôme. Peut-on y voir les prémisses du refus de la condition imposée aux femmes ? Au moins est-ce le signe d’un caractère volontaire.

Le philosophe Léon Brunschvicg, qu’elle épouse le 23 mai 1899 à la synagogue de la rue de la Victoire à Paris, soutient, lui, ses combats pour les droits de la femme tout au long de leur vie. Après leur mariage, les Brunschvicg ne fréquentent guère la synagogue, leurs quatre enfants – Adrienne (1903), Roger (1909), Jean-Claude (1914) et François (1919) ne suivent d’ailleurs aucune éducation religieuse. Proches des libres penseurs mais sans anticléricalisme, ils vivent leur judéité sur le mode de certains Français israélites ainsi qu’on les nommait alors :sans reniement et dans la discrétion.

C’est à Rouen, où ils résident entre 1899 et 1906, que Cécile et Léon Brunschvicg participent au combat en faveur du capitaine Dreyfus. Léon Brunschvicg avait adhéré à la Ligue des Droits de l’Homme dès sa création en 1898, Cécile Brunschvicg en est membre en 1899. L’affaire Dreyfus contribue sûrement à politiser la jeune femme qui se détache progressivement des organisations philanthropiques traditionnelles de la bourgeoisie. Cet engagement pour la justice, l’honneur d’une France des Droits de l’Homme, rejoint sa lutte en faveur d’un féminisme réformiste qui œuvre pour l’égalité des droits sociaux et politiques au sein de la République. Nombre de féministes du début du siècle ont suivi le même parcours.

En 1907, Cécile Brunschvicg s’inscrit au Conseil National des femmes françaises (CNFF). Modérée, elle ne remet pas en cause le rôle familial de la femme, mais défend son droit au travail, l’égalité de salaire et se préoccupe des aspects sociaux du travail féminin. Elle s’investit tout spécialement dans la section « Travail ». En 1909, dans le cadre de son action au sein du CNFF elle crée à Paris « les Réchauds du midi », association qui permet aux employées et ouvrières de réchauffer leur repas de midi. La même année, elle entre à l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), autre association féministe modérée, dont les actions sont davantage dirigées vers l’obtention du droit de vote des femmes. L’UFSF développe une stratégie d’influence auprès des milieux politiques : lettres et pétitions sont préférées aux actions plus « physiques » sur le modèle des suffragettes anglaises dont Cécile Brunschvicg admire le combat mais dont, légaliste, elle refuse les méthodes jugées trop violentes.

Quand éclate la Première Guerre, Cécile Brunschvicg, secrétaire générale de l’UFSF depuis 1913, est une militante de premier plan. Très active pendant la guerre, elle dirige l’Œuvre pour le logement des réfugiés du Nord et de l’Est, par l’intermédiaire de laquelle 25 000 personnes sont logées, et crée en 1915, l’École des surintendantes d’usine qui forme des jeunes filles au travail social auprès des femmes employées en usine. Comme la majorité des associations féministes modérées, l’UFSF s’est ralliée à l’Union sacrée, acceptant pour un temps de délaisser les revendications exclusivement féministes. Lorsque des différends surgissent dans les rangs de l’association sur le bien-fondé de cette ligne politique, Cécile Brunschvicg estime qu’au « moment où notre patrie lutte contre un ennemi barbare », il n’est « pas convenable et utile […] d’entreprendre une ardente campagne suffragiste. » Dès la fin de la guerre, le suffragisme reprend ses droits, ainsi que ses autres combats féministes, surtout liés à l’égalité des droits dans le monde du travail. Elle lutte aussi contre l’alcoolisme et la prostitution. Par patriotisme enfin, elle participe ardemment à l’encouragement à la natalité, considérée comme une priorité nationale après la saignée de la guerre. La naissance de son dernier enfant, en 1919, est peut-être une mise en acte.

À partir de 1923, date à laquelle, elle devient présidente de l’UFSF, la carrière de Cécile Brunschvicg prend un nouvel essor. Un an plus tard, soutenue par la Ligue des Droits de l’Homme, elle adhère avec plusieurs autres militantes féministes au Parti radical. En 1926, elle prend la direction de l’hebdomadaire féministe La Française. Mise à part la question du suffrage féminin auquel le Parti radical est opposé par crainte du vote clérical, Cécile Brunschvicg est proche de ses idéaux laïques, de sa volonté avant tout réformiste dans le domaine social, de son respect du cadre républicain. Elle souhaite par cette adhésion dissiper les inquiétudes des radicaux sur le vote clérical, mais aussi faire du mouvement suffragiste un interlocuteur dans la vie politique.

L’essentiel de son action se joue cependant au sein de l’UFSF et dans les colonnes de sa revue, La Française, dont elle relit les articles, réorganise les rubriques et dans laquelle elle écrit régulièrement. La Française demeure centrée sur les luttes féministes mais l’hebdomadaire se veut plus ouvert, plus informatif. Il rend compte de la vie politique française, des avancées sociales sur les questions féministes ainsi que des affaires internationales. Malgré son adhésion au Parti radical, Cécile Brunschvicg entend maintenir ce journal féministe dans une certaine neutralité, neutralité dont elle sort cependant à l’occasion d’évènements particulièrement graves. Lors des émeutes du 6 février 1934, elle tient certes à ses lectrices un discours d’union autour de la nation, mais surtout d’union autour de la République, d’union contre les émeutiers. Car sa neutralité est avant tout défense de la République, de ses lois comme de ses valeurs. Dès 1933, elle dénonce fortement le nazisme, la privation des libertés publiques et les persécutions subies par les féministes allemandes. En revanche, sauf après « la nuit de cristal » en 1938, le journal n’évoque quasiment pas les persécutions antisémites. Cécile Brunschvicg juge-t-elle que cet aspect n’a pas sa place dans un journal dédié à la lutte féministe ? Se censure-t-elle par crainte d’être accusée d’utiliser La Française ? Si son journal se tait, elle-même s’engage en collaborant aux premiers comités créés pour venir en aide aux victimes du nazisme réfugiées en France.

Entre juin 1936 et juin 1937, elle n’écrit quasiment plus dans La Française qui, bien sûr, rend compte de ses actions en tant que sous-secrétaire d’État au ministère de l’Éducation de Jean Zay. Elle initie des projets en faveur de l’intégration de l’enfance handicapée en milieu scolaire et de la création de maisons d’éducation surveillée en lieu et place des maisons de correction. Sa plus grande réalisation est la création de 1 700 cantines scolaires. En 1938, elle contribue au vote de la fin de l’incapacité civile de la femme mariée. Après son passage au gouvernement, elle demeure un soutien actif du Front populaire dont elle défend les acquis. Attachée à l’idée de progrès graduel, elle estime que malgré l’échec sur le droit de vote des femmes, ce gouvernement a néanmoins permis des avancées pour la cause suffragiste et féministe.

Après juin 1937 elle reprend les rênes de La Française. La politique extérieure accapare, par la force des évènements, le devant de la scène. Du pacifisme des années 1920, Cécile Brunschvicg passe, dans les premières années du régime nazi, à une méfiance raisonnée. Encore en mars 1936, lors de la remilitarisation de la Rhénanie, elle estime que la France doit négocier avec l’Allemagne. En revanche dès fin 1937, sans être belliciste, elle appelle à la fermeté face aux exigences d’Hitler. Après Munich, au début de l’année 1939, elle exhorte ses lectrices à « défendre notre patrie et nos libertés. » En septembre 1939, elle retrouve les accents de l’Union sacrée pour annoncer que les préoccupations strictement féministes deviennent secondaires.

Membre du gouvernement du Front populaire, féministe et juive, Cécile Brunschvicg est recherchée par les Allemands ; Léon Brunschvicg lui est mis à la retraite d’office dès juin 1940. Réfugiés dans un premier temps dans le Gers, puis à Aix-en-Provence, les époux vivent dans la clandestinité mais doivent se séparer après l’occupation totale du territoire. Léon Brunschvicg, malade, meurt en janvier 1944 dans un hospice d’Aix-les-Bains. Cécile Brunschvicg trouve alors refuge, sous un faux nom, dans un pensionnat de jeunes filles dont elle s’occupe de l’administration, enseigne les lettres et l’éducation civique.

Fin 1944, elle regagne Paris où elle prend rapidement contact avec le mouvement féministe. Membre du comité exécutif de la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF), elle prépare les élections municipales de 1945 qui voient l’aboutissement de ses années de lutte suffragiste, puisque les Françaises votent alors pour la première fois. Dans La Française qui reparaît à partir de décembre 1945, elle écrit des articles sur de Gaulle, l’ONU, le procès de Nuremberg. Cécile Brunschvicg décède en octobre 1946.

Le parcours de Cécile Brunschvicg, si particulier qu’il soit, est évocateur de celui de certains Français israélites de sa génération, juifs éloignés de la religion mais sans reniement, Français patriotes, attachés à une France républicaine et laïque qu’ils ne voulaient pas figer mais au contraire réformer, améliorer.

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