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Angervilliers Citoyens et le 8 mars 2021: Saint Simon, le mouvement Saint Simonien

Publié par Olivier Thérond sur 18 Septembre 2020, 19:49pm

Catégories : #Journée des droits de la femme

 

Aux racines du feminisme saint-simonien

Il n’y a pas dans l’œuvre de Saint-Simon de grandes incitations à s’occuper de la question féminine si ce n’est que pour des remarques dans ses « Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains » (1803) où il reconnaît la dignité politique de la femme. La doctrine saint-simonienne en ce qui concerne la question féminine commence officiellement, à la suite des dernières paroles que le fidèle disciple Olinde Rodrigues avait reçues de son maître Saint-Simon : « L’homme et la femme, voilà l’individu social ». La période avant 1830 avait été absorbée par des réflexions d’une autre nature et même dans les différentes expositions de la doctrine la question était envisagée dans les limites d’une critique des rapports sociaux existants entre les sexes. À partir de ce genre de critique, Enfantin afin de redéfinir l’ensemble des relations entre les sexes développe son système moral concentrant sur la femme toute son attention spéculative. Mais son discours sur la femme n’est pas un discours sur la liberté, puisque il n’y a aucune revendication explicite de ses droits. À la différence d’autres représentants saint-simoniens, comme Buchez, Enfantin ne puise pas dans le patrimoine de la Révolution française pour fonder une égalité de droit entre les sexes. Il ne le fait car ce n’est pas son but. L’inégalité pour Enfantin naît du fait que les hommes et les femmes ont des pulsions différentes, qu’ils n’ont pas la même manière de sentir et la morale sociale ainsi que celle religieuse ne font que réprimer chez la femme ce que l’homme peut licitement manifester. Dans son système tout se joue sur la sphère des passions et de la morale, celle-ci n’étant pas appropriée à satisfaire les dispositions de l’âme dont chacun naît différememnt doté. Dans le domaine social ce sont les coutumes à devoir être réformés ; dans les domaines religieux et civil, les institutions et, en définitive, la conception morale en son entier. La condamnation civile et religieuse de la femme naît de la mortification de la chair infligée par le catholicisme. De celle-ci dérive la séparation entre matière et esprit, tant qu’Enfantin se propose de recoudre une déchirure historique , en rejoignant les deux substances divisées de l’être, éloignées l’une de l’autre, car « la FEMME et la CHAIR se sont affranchies, mais elles ne sont point associées ». Et la nouvelle morale saint-simonienne aurait dû se fixer comme but principal exactement celui de reconduire à l’unité ce qui se trouve artificiellement separé (divisé), l’esprit de la matière, ainsi que l’homme de la femme, de manière à résoudre aussi la souffrance dérivée de multiples passions humaines qui étaient opprimées par la morale et les coutumes, exaltées dans l’esprit mais mortifiées dans la chair. Toutefois l’expérience des femmes dans le saint-simonisme commence bien avant qu’Enfantin affirme son hégemonie sur le groupe des apôtres, et les résultats de ce militantisme eurent – même si de manière différente pour chacune des saint-simoniennes- une grande importance pour le mouvement féministe dans la France de la première moitié du XIXe siècle. Jusqu’au schisme définitif d’avec Bazard, hommes et femmes partageaient les mêmes hiérarchies à l’intérieur du mouvement, tant que dans le cercle restreint des disciples, siégeaient trois femmes : Aglaé Saint-Hilaire, Cécile Fournel et Claire Bazard, cette dernière était montée jusqu’au degré de mère et appelée à faire partie du cercle privé des chefs. La participation féminine provenait principalement des couches sociales les plus humbles, de sorte que, au début de 1830, les saint-simoniennes militantes, à Paris seulement, étaient près d’une centaine, chiffre qui double dans le climat de la Révolution de juillet, sans parler des centaines d’autres affiliées présentes dans des milieux ouvriers comme celui de Lyon. Avec la nouvelle orientation qu’Enfantin avait donnée au saint-simonisme, à partir de novembre 1831, les hiérarchies des hommes et des femmes furent séparées et et celle féminine dissoute. Cette manœuvre, qui se présentait comme la conséquence la plus immédiate du message d’ « attente de la femme» lancée par le Pape saint-simonien fut perçue comme un signe de grande justice, en particulier par la base des femmes saint-simoniennes. La parabole descendante du saint-simonisme avait, néanmoins, démarré, avec le procès pour corruption de la morale publique d’août 1832 et l’emprisonnement d’Enfantin et de Chevalier en décembre du même an. C’est alors que sous l’égide de Barrault les saint-simoniens se réorganisent, ils voient dans cet événement, un signe providentiel, la prolongation de l’attente pour la venue de la « femme messie » à prononcer le verbe au nom de toutes les femmes, et ils projettent l’expédition en Orient à sa recherche. L’univers oriental se présente comme la source où puiser de nombreuses suggestions à greffer sur les idées déjà exprimées à propos de la nature féminine de sorte que la femme stéréotypée par Enfantin finit par ressembler plus à l’odalisque d’un harem qu’aux femmes entreprenantes dont il était pourtant entouré. Et indépendamment de la nouvelle morale ambiguë, proclamée par Enfantin, les femmes saint-simoniennes, précisement grâce à cette expérience collective, vivent une dimension de collaboration qui se révèle d’une imprtance décisive pour l’affirmation d’un discours sur l’émancipation féminine et qu’avec le saint-simonisme d’Enfantin avait peu de choses à voir. En effet, à partir du mois d’août 1832, un groupe de saint-simoniennes créent une expérience journalistique se rattachant juste au début à leur foi religieuse : elles publient la Tribune des femmes, une feuille périodique à caractère féministe qui n’implique que des femmes, pour la plupart saint-simoniennes et prolétaires. La feuille en question est peut-être la première expérience de propagande féministe et entièrement gérée par des femmes, tant en termes financiers que pour le contenu éditorial. En ce qui concerne l’identité de cette expérience, tout de suite les rédactrices précisent que la cause féministe est leur véritable mobile (motivation), car universelle et non pas seulement saint-simonienne. En effet, les saint-simoniens et le Père Enfantin ne contribuèrent ni à la fondation ni au progrès de la feuille féministe : la famille saint-simonienne n’apporta aucune aide financière aux rédactrices de la Tribune des femmes et Enfantin même encouragea une expérience journalistique alternative , dirigée par les saint-simoniennes de haut degrè et destinée à la célébration des apôtres du mouvement. Et ce seront exactement les saint-simoniennes qu’autrefois appartenaient aux hautes hiérarchies du mouvement qui contrecarreront (s’opposeront à la) la perspective d’un journal autogéré et indépendant qui briserait d’une façon ou d’une autre, les liens de classe encore présents à l’intérieur du saint-simonisme. L’importance de cette feuille, au-delà de la singularitè d’une entreprise pareille, est liée aux sujets abordés (affrontés) dans ses colonnes, qui montrent l’autonomie (indépendance) des rédactrices et la progressive prise de conscience féministe ainsi que leur détachement des positions enfantiniennes pour chercher de nouvelles expériences -toujours sous le drapeau des instances féministes- dans lesquelles se reconnaître, comme en témoignent les adhésions de plusieurs rédactrices à des mouvements tel que celui de Fourier (fouriériste). Les questions soulevées par la feuille féministe ont de plus en plus affaire à l’émancipation matérielle de la femme en tant que condition préalable à toute autre, et cela en touchant des sujets qui vont du divorce à l’éducation. On y discute d’une éventuelle réforme de l’institution du mariage et la féministe Suzanne Voilquin, bien que disciple fidèle d’Enfantin, se rangera sur des positions très prudentes vis-à-vis de la complète liberté sexuelle qu’il prechaît. On y fait aussi des gestes, des batailles symboliques comme le refus de signer les articles en entier en n’utilisant par contre que le nom de baptême en signe de rejet de la domination onomastique masculine et on revendique le droit à l’instruction des femmes dont la méconnaissance (l’ignorance) constitue la principale cause de discrimination entre les sexes que Marie Reine Guindorf commente ainsi : Mais une autre chose qui prouve bien que nous sommes subalternisées, c’est que, dans notre éducation, on ne nous donne que des talents d’agrément, point ou peu d’études sérieuses. […] Mais ce que je sens devoir réclamer le plus immédiatement, c’est une reforme complète dans l’éducation des femmes ; car ce n’est que lorsqu’elles auront reçu une éducation beaucoup plus étendue que celle qu’on leur donne aujourd’hui, qu’elles pourront partout se placer à coté des hommes comme leurs égales : ensuite l’égalité dans le mariage ; que la femme, aussi bien que l’homme, puisse posséder. M. R. Guindorf qui des colonnes de la Tribune s’insurge contre la loi approuvée par le ministre de l’Éducation Guizot : Mais c’est sur-tout en ce qui regarde les femmes, que le projet est resté en arrière; il n’en est fait aucune mention. On ajoute à la fin, que des écoles de filles pourront etre formées, s’il y a lieu. S’IL Y A LIEU !! Comment ! est-ce que partout les femmes n’ont pas besoin d’instruction? Voulez-vous donc les laisser toujours ignorantes? Avec l’expédition en Egypte à la recherche de la « femme Messie », le saint-simonisme clôt un chapitre de son histoire : le grand nombre de militants et les nombreux sympathisants se dispersent lentement. Pendant ce temps l’expérience saint-simonienne a tracé un itinéraire dans le sentier féministe du XIXe siècle. Quelques saint-simoniennes come Suzanne Voilquin, suivent père Enfantin et les compagnons de la femme dans leur voyage pour l’Orient. D’autres prennent totalement la distance du saint-simonisme et avec leur bagage de luttes et d’expériences bougent vers d’autres domaines pour s’occuper de la création d’entreprises d’enseignement mutuel ou pour mettre à disposition leur savoir-faire dans de nouveaux projets journalistiques : tel le parcours de certaines saint-simoniennes, rédactrices de la Tribune des femmes comme Jean-Victoire Deroin qui fonde le journal la Politique des femmes (ensuite l’Opinion des femmes) et écrit en 1848 le Cours de droit social pour les femmes et comme Eugénie Niboyet, créatrice de la Voix des femmes à partir de 1848 et auquel une autre saint-simonienne comme Désirée Véret collaborera aussi. Ou encore Pauline Roland qui, en 1848 en signe de protestation, lors des élections à la mairie de Boussac, réclame publiquement son droit de vote et demande que les femmes soient admises aux droits de la citoyenneté. D’un côté l’expérience saint-simonienne a fourni à ce groupe de féministes, le fondement pour une agrégation physique et idéologique. À travers le saint-simonisme elles ont pu développer une conscience féministe qui en quelque sorte découle de la morale égalitaire prêchée par cette doctrine, bien que son évolution ultérieure ait donné à ce message une certaine ambiguïté. Et au-delà du saint-simonisme, la plate-forme idéologique de ces saint-simoniennes restait ancrée aux principes de la révolution française à tel point qu’ avec le déclin du saint-simonisme, le féminisme allait se joindre aux revendications de 1848. De ces revendications se firent protagonistes beaucoup de plus ferventes militantes du mouvement utopiste français.

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